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Regards sur la forêt

De Würm à nos jours, l’empreinte de l’homme a marqué l’évolution des forêts à travers l’histoire.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Retour sur les choix actuels de gestion forestière dans l’hexagone.
Article paru dans Nature & Progrès n°98 et dans Silence n° 428
Auteur : Gaëtan du Bus, gestionnaire forestier indépendant et initiateur du RAF

La forêt française n’est pas si immuable et naturelle qu’on le croit. Les évènements climatiques et géologiques l’ont façonnée et l’histoire de nos sociétés y laisse des traces indélébiles. Après avoir couvert plus de la moitié de la surface de notre pays cinq mille ans avant JC, elle s’est vue réduite à 8% du territoire vers 1830 sous l’effet des défrichements qu’imposait la croissance démographique. Puis, grâce aux coupes régulières de taillis, la forêt est devenue la première source d’énergie du développement industriel. Forges, verreries et tanneries s’y alimentaient en bois et écorces, tandis que les fournils, cheminées et cuisinières continuaient à consommer chaque jour leur pesant de bois et que litières, feuilles et humus servaient aux bêtes et aux potagers. La forêt n’avait alors un faciès “naturel” qu’au large des bourgs, dans les espaces voués à la chasse que seigneurs puis notables voulaient majestueux et réservés aux besoins de la nation et de ses élites.
Si le charbon minéral et le pétrole ont réduit la pression sur les forêts, c’est surtout le plafond démographique et l’exode rural qui ont entraîné le regain de la forêt française. D’abord naturel sous forme de friches et de recrus spontanés, ce renouveau s’est accéléré après la seconde guerre mondiale sous l’effet des vastes reboisements résineux financés par le Fonds Forestier National. Aujourd’hui, la forêt française occupe près d’un tiers du territoire : pourquoi s’en inquiéter alors ?

Couvrir du territoire ne suffit pas

D’abord, parce que ce retour de 8 à 29 % de couverture forestière s’est surtout fait au profit de plantations d’épicéa, douglas et pins en monocultures. Et que dans certaines régions, on remplace encore des forêts mélangées par des monocultures de conifères. Couvrir le territoire de plantations ne suffit pas à remplir les multiples rôles écologiques et sociaux de la forêt, de même que l’agriculture d’un pays ne s’apprécie pas à la surface de ses terres agricoles. Les demandes de la société envers les forêts, les logiques qui dirigent la gestion de ces espaces et les techniques d’exploitation du bois ont profondément évolué. A tel point qu’aujourd’hui, les forêts françaises sont sérieusement menacées, comme le fait savoir le collectif SOS forêts né en 2011 de la collaboration entre forestiers de terrain et associations.

Mobiliser plus de bois ? Comment ? Et pourquoi ?

En 2009, quelques mois après la tempête Klaus qui abat en une nuit 42 millions de m3 de bois, Nicolas Sarkozy déclare à Urmatt (67) qu’il est temps de « mobiliser plus de bois ». Il promet de doubler à terme la récolte, en commençant par l’augmenter de 50% en dix ans. Notre forêt en expansion serait tant surcapitalisée et sous-exploitée, que le CNPF (Centre National de la Propriété Forestière) n’hésite pas à écrire : « Le volume sur pied de la forêt française atteint des chiffres jugés dangereux pour sa stabilité et sa bonne santé ». Depuis, l’IFN (Inventaire Forestier National) a reconnu que les chiffres servant à justifier cette “sous-exploitation” étaient erronés. Mais, cette manipulation médiatique sans fondement scientifique permet aujourd’hui d’inscrire et de répéter dans tous les programmes politiques que la récolte de bois peut augmenter sans dommage pour l’environnement, les paysages et les générations futures. La pression croissante de notre mode de vie énergivore sur les forêts pose aujourd’hui des questions urgentes, débattues dans un milieu social trop restreint : il est grand temps que la société civile s’empare de la question forestière.

A qui appartient la forêt française ?

La propriété forestière en France est aujourd’hui aux trois quarts privée, le reste appartenant à l’Etat (10%) et aux collectivités (15%). Malgré un faible rythme de mutation, on constate un engouement croissant pour l’investissement en forêt, considéré comme un placement immobilier “sûr ”, plaisant et à la mode, enthousiasme relayé par les médias. Cet engouement concerne en partie les familles fortunées pour la défiscalisation du capital ou simplement, une forme de “retour à la terre” du patrimoine. Mais les institutions que sont les banques, sociétés d’assurances et fonds de placements divers prennent de plus en plus de place sur le marché des forêts. La France n’est pas un cas unique en la matière ; elle semble même suivre les exemples des pays de forêt industrielle, au Canada où par exemple, le groupe Weyerhausen possède l’équivalent de la forêt française.

Concentration du pouvoir échappant aux pouvoirs publics et aux citoyens

On assiste ainsi à une concentration du pouvoir échappant aux politiques publiques et à l’expression citoyenne, menant à une forte spécialisation régionale (monocultures), favorisée par une attribution ciblée des aides et exonérations forestières. Ces grands propriétaires utilisent d’importants organismes de gestion, qui investissent dans les structures de transformation industrielles et concluent avec elles des contrats d’approvisionnement contraignants. Disposant alors du “marteau et du chéquier”, le gestionnaire forestier se retrouve dans une position ambiguë : comment en effet travailler pour l’avenir de la forêt, quand on a pour mission d’optimiser la compétitivité et les résultats financiers à court terme de grosses usines à bois ?

Le propriétaire forestier : l’ultime décideur de l’avenir de la forêt

Onze millions d’hectares de forêt sont ainsi soumis en France au bon vouloir du propriétaire, dans un cadre légal très peu contraignant et contrôlé par un appareil administratif spartiate. La propriété étant morcelée depuis l’exode rural, de nombreux propriétaires se sont désinvestis et ignorent souvent tout de leur patrimoine, de sorte que l’Etat et les sociétés d’exploitation consacrent temps et argent considérables pour inciter ces propriétaires à mettre en marché les bois de leurs parcelles. En dépit des chiffres optimistes annoncés par les ténors de la filière, les blocages physiques et sociaux limitent la croissance des volumes de bois mobilisables. Les intentions politiques martelées d’augmenter les prélèvements montrent déjà les effets de cette réalité, où les forêts dites “faciles à exploiter” seront surexploitées, tandis que l’on cherchera tous les moyens techniques et politiques de rendre “faciles” celles qui à ce jour ne le sont pas.

Une filière qui se déshumanise et rompt avec la valorisation locale et optimale des bois

Derrière la soit-disant gestion durable qui vernit nos forêts de labels bidon, se cache une gestion de biens communs qui échappe à la société civile et suit les règles du profit financier. Dans le quotidien des forestiers de terrain, la machine et l’argent dominent aujourd’hui les discours. La tronçonneuse devient artisanale face à l’abatteuse, cette machine de 10 à 20 tonnes qui en une minute abat l’arbre, l’ébranche, le saucissonne et empile les billons obtenus. Elle gagne chaque année du terrain en s’adaptant à toutes les conditions (ou plutôt, en adaptant les critères de qualité à la réduction des coûts instantanés qu’elle permet de réaliser dans le cadre économique actuel).
Derrière l’abatteuse, le porteur (qui porte les bois courts) et le skidder (qui traîne les bois longs) rassemblent les bois puis le grumier les charge pour les amener, logiquement, à la scierie, la papeterie ou la fabrique de panneaux locales. Mais de plus en plus, les bois parcourent la planète entière et sont donc amenés aux ports ou bien, traversent les pays par l’autoroute. La Chine devient par exemple un acheteur majeur de bois en France ; le projet de centrale électrique à biomasse de Gardanne, qui consommerait près de Marseille 2800 tonnes de bois déchiqueté par jour pour un rendement de 35%, importerait ainsi près de la moitié de sa consommation du Canada, le reste provenant de France dans un rayon de 400 km.

La forêt : un hypermarché comme un autre ?

La croissance de la taille des unités de “valorisation” du bois est une donnée essentielle de la filière, décrite par l’Observatoire des métiers de la scierie. Elle détermine de plus en plus la façon dont le forestier gère la forêt. En 2009 les syndicats de l’ONF (Office National des Forêts) dénonçaient les évolutions de cette EPIC (Etablissement Public à Caractère Industriel et Commercial) qui calque ses directives sur les demandes des industriels du bois : «  La forêt publique s’apparente à une espèce d’hypermarché où chacun devrait pouvoir se fournir à volonté. L’ONF étant le gérant de cet hypermarché, son rôle devrait se limiter à disposer en permanence dans les rayons les produits demandés à l’instant T (…). Envisager qu’à l’inverse, ce soit l’industrie qui s’adapte à la forêt et à la sylviculture, semble inimaginable. » (Rapport CGT forêt, 2009).

Des forêts homogènes pour des bois standardisés

Les forestiers sont incités à créer des forêts homogènes et artificielles
Les “produits” sortis de forêt doivent ainsi être de plus en plus homogènes (usinables), en se rapprochant tant que possible du standard des bois moyens résineux (arbres de diamètre 30-35cm à hauteur de poitrine). Les lots volumineux étant les plus appréciés, les forestiers sont incités à créer des forêts homogènes et artificielles, les plus productives possibles et régulièrement rasées pour être reboisées à l’identique. Des “forêts” habitées d’une faune et d’une flore banales (seules résistantes à cette dynamique de coupe), peu attrayantes au plan visuel, fragiles face aux tempêtes, aux insectes et aux incendies. Des espaces soumis à un mode d’exploitation intensif qui finira par épuiser les sols à force de leur faire produire annuellement deux ou trois fois plus de mètres cube par hectare que n’en produirait la forêt naturelle locale et d’exporter les trois-quarts des éléments minéraux stockés dans l’arbre.

Résister et créer : celles et ceux qui croient aux dynamiques naturelles

Heureusement, il y a des résistants et des créatifs partout : des forestiers Pro Silva attentifs aux dynamiques naturelles, des bûcherons observateurs et sensibles, des scieurs artisanaux amoureux des particularités du bois, des communes installant de petites chaufferies collectives respectant les ressources locales, des associations dénonçant les abus de la filière et mettant en place des alternatives. Le Réseau pour les Alternatives Forestières cherche à rendre visibles ces impulsions créatrices. Car si les forestiers de terrain sont de plus en plus nombreux à questionner ces évolutions, le débat remonte peu auprès des instances dirigeantes, obsédées qu’elles semblent être par les notions de compétitivité et de balance commerciale. Le changement viendra certainement d’un réveil citoyen suscité par tous ceux que les arbres et la vie qui les habitent émerveillent. Professionnels de la forêt ou non !